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MÉLANGES TIRÉS D’UNE PETITE BIBLIOTHÈQUE (74) – « MER », « SIRÈNE » ET « TRISTESSE » : PIERRE LOUYS POÈTE

MÉLANGES TIRÉS D’UNE PETITE BIBLIOTHÈQUE (74)

« MER », « SIRÈNE » ET « TRISTESSE » :
PIERRE LOUŸS POÈTE

« Le poète fait comme la nature :
il donne la vie à ce qui n’a pas vécu. »
Pierre Louÿs, mars 1889

Comment peut-on écrire autant pour publier aussi peu ? Pierre Louÿs a passé sa vie à noircir des feuillets pour ne livrer, au final, que quelques ouvrages, dans une impossibilité presque systématique à achever ses projets, surtout après le tournant du XXe siècle. Pourtant, il accumula des dizaines de milliers de feuillets, pleins de recherches bibliographiques érudites, de projets de roman inachevés (en premier lieu son Psyché), mais aussi et avant tout de poésies. Comme leur auteur, ces vers abondants se révèlent protéiformes, développant son goût d’esthète pour l’Antiquité classique, sa proximité littéraire avec le Symbolisme de son temps, mais aussi ses impulsions d’érotomane par une production allant de la grivoiserie potache à la pornographie la plus grossière et « trash ».

A l’exception de quelques poèmes édités à petit nombre, la majeure partie de la production poétique de Louÿs demeura inédite jusqu’à sa mort. S’enchaînèrent ensuite des publications posthumes plus ou moins éparses qui culminèrent avec la grande édition collective de 1945 (encore ne concernait-elle pas les productions trop salées). Ce court billet vise aujourd’hui à présenter quelques-uns des poèmes de jeunesse de Louÿs, ainsi que les textes majeurs de sa poésie et de sa poétique de Louÿs, qui lui valent une place justifiée et de plus en plus reconnue parmi les grands rimeurs de son temps.

I. La naissance d’un poète

Avant même de rencontrer le succès public en 1895-1896 avec les lascives Chansons de Bilitis et le roman Aphrodite, Pierre Louÿs (1870-1925) avait à son actif plusieurs publications, tournant principalement autour de l’Antiquité classique (voir Mélanges 51 – Pierre Louÿs, ou l’Antiquité fantasmée). Mais ces œuvres en prose ne doivent pas faire oublier que son premier livre fut un recueil de poèmes intitulé Astarté, paru en avril 1892 et qui demeura unique, de son vivant, dans sa production imprimée[1]. Avant d’être un prosateur, Louÿs fut donc un poète, et cela dès 1884 au moins, date de ses premiers vers connus, avec un « Sonnet à Paul » composé à l’âge de 14 ans, une « œuvre aussi maladroite que sincère » selon Jean-Paul Goujon, mais qui témoignait de son affection pour son frère. Les premières productions s’intitulaient « Les deux tombeaux », « Rêveries dans les nuages » ou « Le soir sur la mer », avec parfois un arrière-goût de Musset, de Banville ou de Ronsard. L’élève de l’Ecole Alsacienne devait bientôt s’amuser à rimer avec son grand ami d’alors, un certain André Gide (voir Mélanges 58 – Les débuts du « contemporain capital »). Entre mai 1888 et octobre 1889, ils composèrent tous deux leurs premiers poèmes, réunis dans un cahier manuscrit longtemps resté inédit, dont la couverture portait le titre « Nous deux »[2]. Puis, quand Louÿs passa au Lycée Janson-de-Sailly, les deux copains créèrent l’éphémère Potache-Revue (trois numéros), qui associa également de nouveaux rimeurs en herbe : Maurice Quillot, Marcel Drouin et Emile Legrand. Sous le pseudonyme de Fernand Tellore, Louÿs livrait quelques pastiches réussis de Verlaine ou Sully Prudhomme.

Pierre Louÿs, « Dix-sept ans », manuscrit autographe, s.d. [vers 1887-1890 ?]. Inv. 2997

La grande édition de Ronsard paraît en 1623.
Corneille avait dix-sept ans.
Les poësies d’André Chénier paraissent en 1819.
Hugo avait dix-sept ans.

Dix sept ans : l’âge nubile des poëtes, l’âge de l’empreinte ineffaçable, l’âge nubile où la muse du poëte le choisit, et lui chante et le possède à jamais.

C’est peut-être des années de lycée et de l’époque de la Potache-Revue que date ce joli feuillet. Mais la référence à Corneille puisse également faire envisager une date plus tardive, à l’époque où Louÿs consacra d’importantes recherches au dramaturge, soit à la fin des années 1910. On retrouve d’ailleurs une note du 18 décembre 1918 dans laquelle Louÿs évoquait un souvenir proche : « Le mardi 21 juin 1887, j’ai acheté la Légende des Siècles, complète (les trois séries). Je ne connaissais que les pièces de 1859. Mon “besoin féroce” d’écrire — et ma vocation — datent de là » – et c’était précisément l’année de ses 17 ans. Cette pensée fut retrouvée dans les masses de papier de l’auteur défunt par son grand ami le bibliographe et bibliophile Frédéric Lachèvre (1855-1943) et fait partie de ceux qu’il publia en 1938 dans un volume intitulé Broutilles, publié à 150 exemplaires. Ce joli aphorisme se retrouve parmi les fragments publiés dans le chapitre « Notes diverses » (p. 51).

Les premières productions de 1887-1888, relues à l’aune de Mallarmé, furent souvent supprimées sans recours : au printemps 1888, Louÿs brûla les deux tiers  de ses 2’000 vers déjà composés… Marquée tout naturellement par la progression de ses lectures, la poésie du jeune Louÿs balança de plus en plus entre l’influence du Parnasse finissant et l’air du temps du Symbolisme : ses grands modèles se nomment Leconte de Lisle, Heredia (son futur beau-père) et Mallarmé. Au fil des années, j’ai pu réunir trois manuscrits poétiques de jeunesse qui, par hasard, illustrent tous une inspiration et une thématique communes : la mer. En ces temps où l’étude des rapports entre littérature et nature (désormais désignés sous le nom ronflant d’« écopoétique ») est à la mode, en voici trois belles illustrations symbolistes.

Pierre Louÿs, « Tristesse », manuscrit autographe, s.d. [1889 ?]. Inv. 3060

Tristesse

La brise du matin chantait sur les îlots.
Tout bruissait, à l’heure où tout est près d’éclore.
La nature amoureuse était pleine d’aurore
Et berçait ma tristesse au rythme des grands flots.

La mer rose semblait, elle aussi, du complot ;
Sa tendresse m’était une souffrance encore,
Et, quand l’Astre surgit de la plaine sonore,
Le soleil de mon cœur sombrait dans un sanglot.

Je pleurais, et la mer exultait, triomphante ;
Et tous les désespoirs que la douleur enfante
Comme des cris d’oiseaux s’en allaient dans les vents.

Pourquoi tout cet amour, quand l’homme n’est que haine ?
Pourquoi les jeunes flots et les soleils levants
Devant l’éternité de la misère humaine ?

A la fin de sa vie, Louÿs avait lui-même reconnu que seuls ses vers composés à partir de 1888 pouvaient être considérés comme de vraies œuvres. D’inspiration très hugolienne, ce sonnet a pu être rapproché par Le Dantec, grand éditeur des poésies louysiennes, du poème « Vautour », figurant dans un recueil posthume de l’Homme-Océan, Dieu (voir Mélanges 24 – Comment faire pousser un copeau ?). Mais ce recueil avait vu le jour en 1891 seulement : Louÿs aurait-il dans ce cas eu accès des inédits de Hugo ? Car son poème, que Le Dantec avait connu seulement grâce à trois manuscrits incomplets, était daté, d’une autre main et sur une copie dactylographiée, du « 30 janvier [1889] ». L’édition Montaigne des Œuvres complètes, en 1929, devait lui attribuer la date « octobre 1889 », sans plus d’explication. Pour ma part, je serais enclin à situer ce poème vers la fin 1888. Comme nous le verrons plus loin, la première parution de ces vers intervint en 1928 dans le recueil Poésies nouvelles, procuré par les Editions Montaigne, puis deux ans plus tard dans le recueil augmenté Poésies[3], avant d’intégrer la grande édition des Poëmes de Pierre Louÿs[4] donnée par Yves-Gérard Le Dantec en 1945.

Pierre Louÿs, « La Mer », manuscrit autographe, s.d. [vers 1890-1895 ?]. Inv. 3700

Suite

La Mer

…. Je suis l’écharpe bleue entourant la peau brune
Du monde, globe errant comme un sein détaché
Ou, lion monstrueux dans des algues couché,
Je sens mouler mon ventre aux rayons de la lune.

L’écume qui se fige au front des grands rocs grondants,
C’est la silvre enflée aux lèvres de la terre
Quand dans mon eau profonde elle se désaltère,
Et nos rochers polis montrent leurs blanches dents.

Datant probablement de cette même première moitié des années 1890 (il ne me semble pas avoir vu de dates précises avancées par les éditions critiques), ce court poème, manifestement demeuré fragmentaire, revient à nouveau sur une célébration de la mer (mère), fertile accoucheuse du monde. Ce poème de jeunesse a connu sa première publication dans le recueil des Poésies paru en 1930, au sein de la section « Premiers vers » (p. 59).

Pierre Louÿs, « Sirène mourante », manuscrit autographe, s.d. [1895]. Inv. 1861

Sirène mourante

La mer bruit et brille autour de la Sirène,
Sous des vols d’oiseaux grands qui portent dans leurs becs
De la neige en flocons massée aux rameaux secs,
Car l’hiver est d’argent sur la bouleuse arène.

Le ciel plein d’aube que le vent bleu rassérène
Eclaire un pays blanc peuplé de temples grecs.
Et sur la mer glacée où tremblent les varechs
Les beaux oiseaux frileux s’envolent vers Cyrène.

La déesse écaillée aux yeux d’algue les suit
Du regard, vers le ciel charmé de fleurs de neige,
Et songe à leur bonheur d’échapper à la nuit…

Elle frissonne, étend sa main verte, et protège
Contre l’eau soulevée au vol gelé des vents
Sa peau déjà statue en ses doigts survivants.

Ce troisième manuscrit est le seul à avoir connu une publication du vivant de son auteur. En 1895, trois ans après la publication confidentielle d’Astarté, Louÿs, alors âgé de 25 ans, décida de publier dans La Revue blanche un cycle de sept poèmes intitulé Hivernales : « L’Ombre », « Les Pêcheurs », « Jour d’hiver », « Envoi », « Pour le tombeau de Baudelaire », « Pour la stèle de Leconte de Lisle », et cette « Sirène mourante ». C’est dans le n° 39 du périodique littéraire que parurent ces vers en janvier 1895. On retrouve la « Sirène mourante » dans les Poésies complètes de 1926 (p. 111), puis dans la version augmentée du recueil en 1930 (p. 137).

II. La recherche de l’absolu : vers de maturité

Après cette publication de 1895, Louÿs continua à composer en vers, mais sans plus rien publier. Certaines périodes furent plus favorables à la poésie, comme en 1898-1899, point d’apogée de sa relation adultère avec Marie de Régnier, sa belle-sœur. Par la suite, toutefois, sans jamais cesser de rimer, Louÿs tomba dans la production routinière de poèmes érotiques ou de circonstance, sans engager d’œuvres importantes – et surtout publiables. Arriva la guerre et, paradoxalement, Louÿs y trouva l’occasion d’un sursaut. J’ai déjà présenté par ailleurs une lettre destinée à son frère Georges, en date du 6 septembre 1916, dans laquelle Louÿs assurait : « “Produire ?” Je ne demande pas mieux ! » (voir Mélanges 57 – Les écrivains de l’ « arrière »). Ce courrier désabusé sur l’impossibilité d’écrire décemment en période de guerre (on devait soit hurler avec les loups, soit se taire) contenait toutefois quelques vers inédits, des « strophes emportées par un souffle à la Hugo » qui attestaient, comme l’écrit Goujon, « que le poète avait retrouvé l’inspiration et qui sont une preuve de plus de son retour à la création poétique ».

Pierre Louÿs, lettre autographe signée à son frère Georges Louis, s.l. [Paris], 6 septembre [1916], p. 2 (extrait). Inv. 2882

Or, en ce moment, tout ce qui ne parle pas de la guerre est hors de saison. En pyjama et en pantoufles, il faut crier : “Hardi, les gars !”,

“Lorsqu’au ciel, regardant grandir dans le typhon
L’être ailé, méconnu de loin pour une mouche,
Brünnhilde et son cheval se cabrent, qu’effarouche
Le cheval de Bellérophon ! ”,

il faut écrire : “Kss ! Kss ! Hardi ! ” et passer ensuite à la caisse. Non (cette strophe est extraite du long poëme que j’écrivais le 25 août. Voici la fin) ; comment publier cela ?

“Quelque jour, l’assaillant superbe qui naguère
Comme s’il combattait au nom de Jehovah,
Voulut ressusciter les morts, et qui trouva
Le mot immortel de la guerre,
Reviendra-t-il vers nous dans les soleils levants,
Laissant les Dieux du Nord pleurer leurs crépuscules,
Sans ordonner du geste aux entraîneurs d’hercules : “Sous terre, les vivants !”

Suggérant qu’il pensait écrire une épopée sur les conquêtes coloniales françaises (pour célébrer Faidherbe, Gallieni ou Brazza), le poète évoquait également, mais pour montrer à son frère son aspect impubliable, un long poème sur la guerre composé le 25 août 1916, « dont nous ignorons le titre et dont seules ont été retrouvées quelques strophes », depuis publiées dans l’édition Pauvert des Poésies posthumes de l’auteur, comme le résumait bien Jean-Paul Goujon[5]. Selon ce dernier, « le poème, de l’aveu même de l’écrivain, était entièrement achevé, mais on ignore où se trouve actuellement le manuscrit complet »[6]. Quoiqu’il en soit, ce poème de guerre ne sortit jamais au jour car, comme l’écrivait Louÿs à un ami :  « Il faut publier. Mais quoi ? Des faux récits de tranchée ? Jamais. Des encouragements écrits de mon cabinet à ceux qui sont là-bas ? Jamais. Inadmissible. ». En pleine guerre, Louÿs allait donc se tourner vers une production radicalement différente, faite de pur « art pour l’art ».

Pierre Louÿs, « Poétique », Paris, Mercure de France, 1916, édition originale, exemplaire de Bergson avec envoi, première de couverture. Inv. 1951

Paradoxalement, c’est donc au cœur de cette sombre époque que Louÿs allait enfin renouer avec la publication poétique. Sa première réalisation majeure de la période consista en un ouvrage presque immatériel, composé de dix courtes maximes étalées sur douze pages, lui avait pourtant valu bien des suées et des doutes, partagés avec son frère à longueur de lettres : « Poëtique m’a coûté 400 heures de travail. […] Je flanquerai Aphrodite dans le ruisseau plutôt que cette Poëtique », avouait-il. Ce texte, dont chaque mot et chaque tournure avaient été mûrement pesés à la manière d’un poème en prose, résumait en quintessence toute sa théorie de l’écriture poétique, polie et repolie depuis des années. Lui qui était sans le sou, il refusait un triplement de ses droits d’auteur pour mieux faire paraître le texte, écrivant à son frère : « Tout ce qui m’émeut le plus est là-dedans. Je ne passe pas à la caisse après voir dit Credo ».

Pierre Louÿs, « Poétique », Paris, Mercure de France, 1916, édition originale, exemplaire de Bergson avec envoi, pp. 8-9. Inv. 1951

Le texte fut donné dans le Mercure de France d’avril-mai 1916 (n° 431), paru le 1er juin. Son édition originale est généralement considérée comme le très rare tiré à part de cette revue. Le présent exemplaire peut se prévaloir d’une prestigieuse provenance, puisqu’il fut offert par Louÿs en « hommage déférent » au brillant philosophe Henri Bergson (1859-1941), membre de l’Académie française depuis 1914 et futur prix Nobel de littérature en 1927. Difficile en revanche de savoir quels furent les rapports exacts entre les deux hommes. N’ayant rien trouvé de probant, je ne peux qu’envisager leur mise en relation par un de leurs amis communs : Paul Valéry. Selon Jean-Paul Goujon (p. 705), Louÿs n’avait envoyé que soixante exemplaires dédicacés de ce tiré-à-part, notamment à Proust qui trouva le livre « trop grand, malgré cette illusion optique de minceur » et s’amusa de cette différence avec son propre « trop gros volume » !

Pierre Louÿs, « Poétique », Paris, Mercure de France, 1916, édition originale, exemplaire de Bergson, envoi. Inv. 1951

Ces aphorismes sur l’art d’écrire et de composer s’envisageait comme un texte testamentaire, destiné à transmettre vers la jeune génération de poètes l’idéal de la jeunesse symboliste de Louÿs. Devant l’intérêt suscité par ce touchant texte, une édition en librairie parut dans un second temps, en 1917, chez l’éditeur parisien Georges Crès & Cie, avec un texte légèrement remanié. A noter que les droits d’auteur furent intégralement reversés à l’œuvre des prisonniers de guerre. De nouvelles éditions de ce texte court, mais reconnu d’importance capitale, furent ensuite données en 1926 aux Editions Briant-Robert (avec quatre lithographies d’Édouard Degaine), puis en 1930 aux Editions Montaigne (en compagnie de certains poèmes).

Pierre Louÿs, « Isthi », s.l. [Paris], s.n. [Librairie Crès], 1916, édition originale, un des 350 exemplaires sur vélin d’Arches (n° 24), première de couverture. Inv. 1816

La seconde production majeure de cette période de guerre sortit à peine un mois et demi plus tard, fin juillet. Avec une rapidité surprenante chez cet éternel procrastinateur, Louÿs avait composé le curieux poème Isthi en deux semaines. Il parut significativement sans nom d’auteur ou d’éditeur, tiré comme toujours à petit nombre et hors commerce : 350 exemplaires sur vélin d’Arches, dont le présent n° 24. Ces huit feuillets en format oblong « à l’italienne » contenaient seulement quatre strophes, mais d’une grande intensité, comme il l’écrivait à son frère le 22 juillet : « Tu comprends bien pourquoi j’ai écrit Poëtique et Ishti. Je me sentais au plus bas, découragé de tout. J’ai tenté de me ressaisir en écrivant (prose ou vers) ce que je pourrais faire de plus énergique ». Le titre grec, qui signifie « Sois ! », provoqua le scepticisme de Paul Valéry, deuxième lecteur du texte après Georges Louis : « Mais pourquoi vraiment Ishti, qu’est-ce que c’est que ce citoyen ? Ote-moi ça qui n’a rien à faire en littérature française ! ». Mais Louÿs le maintint en tête de ce texte simple et troublant, méditation sur  le chemin de la vie autant que sur celui de la création poétique – un texte qui devait être également le dernier poème imprimé de son vivant.

Pierre Louÿs, « Isthi », s.l. [Paris], [Librairie Crès], 1916, édition originale, un des 350 exemplaires sur vélin d’Arches (n° 24), f. (1)r. Inv. 1816
Pierre Louÿs, « Isthi », s.l. [Paris], [Librairie Crès], 1916, édition originale, un des 350 exemplaires sur vélin d’Arches (n° 24), f. (2)r. Inv. 1816
Pierre Louÿs, « Isthi », s.l. [Paris], [Librairie Crès], 1916, édition originale, un des 350 exemplaires sur vélin d’Arches (n° 24), achevé d’imprimer. Inv. 1816

Les dernières années de Louÿs, après la mort de son frère en 1917, consistèrent en une longue déchéance physique, morale et financière. Criblé de dettes, bourré de drogues, aveugle, maintenu isolé de ses vrais par des parasites qui le dépouillaient, il n’en continua pas moins à écrire et même à rimer ses malheurs. Après sa mort survenue le 4 juin 1925 commença une période de révélation de ses œuvres inédites, et notamment de la grande masse de ses poèmes. Les Editions Crès sortirent un recueil de Poésies dès 1926, suivi l’année suivante par une première mise en lumière des Poésies érotiques de Pierre Louÿs, soi-disant imprimées  « à Liège » (en réalité à Paris, par René Bonnel, à 69 exemplaires évidemment…).

Pierre Louys, « Poésies nouvelles », Paris, Editions Montaigne, 1928, édition originale, un des exemplaires sur Hollande imprimé pour Fernand Gregh, justificatif de tirage et page de titre. Inv. 3715

En 1928, les Editions Montaigne, qui devaient dès lors devenir les éditeurs principaux de l’œuvre louysienne, sortirent leur propre volume de Poésies nouvelles. Ce volume présentait 29 pièces inédites, pour beaucoup des poèmes de jeunesse composés à la fin des années 1880. On y retrouvait notamment, aux pages 11-12, la première publication du poème « Tristesse », présenté plus haut. Le tirage se composa de 12 exemplaires sur Japon, 18 sur Hollande Van Gelder et 350 sur papier d’Arches.

Pierre Louys, « Poésies nouvelles », Paris, Editions Montaigne, 1928, édition originale, un des exemplaires sur Hollande, imprimé pour Fernand Gregh, p. 11 (“Tristesse”). Inv. 3715

Le présent exemplaire, tiré sur papier de Hollande, n’est pas numéroté, mais fut tiré spécialement, comme le montre le justificatif, pour le poète Fernand Gregh (1873-1960). Provenance significative, car Gregh fut un des derniers intimes dévoués de Louÿs. Poète fondateur de l’Ecole humaniste en 1902, il avait voulu rendre aux vers une forme de tradition hugolienne, par opposition aux Symbolistes et aux Parnassiens. Cela ne l’empêcha pas d’être, dans les années 1910-1920, parmi les derniers amis proches de Louÿs, aux côtés de Paul Valéry et de Claude Farrère. C’est seulement en 1953, après douze candidatures infructueuses, qu’il parvint à l’Académie française.

Pierre Louÿs, “Les Poëmes…”, éd. par Yves-Gérard Le Dantec, Paris, Albin Michel, 1945, “édition définitive”, un des 900 ex. sur vélin du Marais (n° 111), première de couverture du tome I et reliure du tome II. Inv. 3793
Pierre Louÿs, “Les Poëmes…”, éd. par Yves-Gérard Le Dantec, Paris, Albin Michel, 1945, “édition définitive”, un des 900 ex. sur vélin du Marais (n° 111), portrait de l’auteur et page de titre. Inv. 3793

L’abondance de l’œuvre poétique de Louÿs explique que sa révélation se soit poursuivie pendant des décennies – et elle n’est toujours pas achevée ! Avant les éditions critiques mises au point par Jean-Paul Goujon à partir de 1988, c’est Yves-Gérard Le Dantec qui fut le principal exhumateur de ces textes. Il procura en 1945, sous forme de deux beaux volumes trapus chez Albin Michel, une édition des Poëmes de Pierre Louÿs qui, tirée à 900 exemplaires sur vélin du Marais, se voulait « définitive ». Elle ne le fut pas, mais n’en demeure pas moins une référence. En voici l’exemplaire n° 111, joliment relié, qui s’ouvre sur le portrait-frontispice lithographié de l’auteur défunt par Jacques Ernotte.

Pierre Louÿs, « Pervigilium Mortis », Paris, Albin Michel, 1947, première édition séparée, première de couverture et emboîtage. Inv. 2328

Le même chercheur procura par ailleurs en 1947, chez le même éditeur, la première édition séparée d’un sommet de la poésie louysienne : Pervigilium Mortis. Ce magnifique poème avait été composé fin 1898 – début 1899, dans cette phase euphorique procurée par la liaison de l’écrivain avec Marie de Heredia/de Régnier. Puis le texte avait été enfoui dans un dossier et oublié, avant d’être retrouvé par hasard en décembre 1916. Louÿs le reprit, pensa le publier en plaquette, puis abandonna l’idée, sans cesse insatisfait : on connait ainsi quinze manuscrits du poème et jusqu’à 53 versions manuscrites différentes du dernier quatrain !

Pierre Louÿs, « Pervigilium Mortis », Paris, Albin Michel, 1947, première édition séparée, strophe I. Inv. 2328
Pierre Louÿs, « Pervigilium Mortis », Paris, Albin Michel, 1947, première édition séparée, strophes I-II. Inv. 2328

Il fallut attendre l’édition Montaigne des Poésies complètes de 1930 pour que cette Veillée de la Mort voit enfin le jour dans une première version partielle, avant qu’une version définitive, établie d’après l’ensemble des manuscrits, soit mise au point par Le Dantec. Ce dernier décida d’imprimer aussi une édition séparée, accompagnée du fac-similé des trois premiers feuillets du manuscrit original. L’ouvrage, qui se présente en feuilles sous un emboîtage de carton gris, fut tiré à 1’000 exemplaires, dont 950 sur papier vélin blanc des Papeteries de Lana, composé à la main en caractères Caslon sur « Les Presses de l’Hôtel de Sagonne » (mon exemplaire portant le n° 86).

Pierre Louÿs, « Pervigilium Mortis », Paris, Albin Michel, 1947, première édition séparée, feuillets fac-similés du manuscrit. Inv. 2328

Ce poème crépusculaire, à la fois sensuel et mélancolique, symbolise finalement bien la production poétique de Louÿs, mais aussi son existence, entre fragilité du bonheur, fuite du temps et disparition inéluctable. Et si finalement le poète par sa vie avait autant valeur d’exemple que le propos de son œuvre ?

Nicolas Ducimetière
Chavannex, 12.06.2026


BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

  • Pierre Louÿs, Poésies, éd. et notes par Jean-Paul Goujon, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1988.
  • Jean-Paul Goujon, Pierre Louÿs, Paris, Fayard, 2002.

NOTES

[1] Selon la propre doctrine de Louÿs refusant les productions de masse, ce mince et mythique recueil ne fut publié qu’à 100 exemplaires (soit 4 Chine, 9 Whatman, 12 Japon et 75 Hollande). Daté 1891, il fut toutefois imprimé en avril 1892. Ornée d’un premier plat de couverture illustré en couleurs par Albert Besnard (sur ce dernier et ses liens avec Louÿs, voir Mélanges 51 – Pierre Louÿs, ou l’Antiquité fantasmée), la plaquette dédiée à Gide contenait 25 poèmes. L’exemplaire n° 5 sur Whatman est l’un des plus précieux, puisqu’offert à José-Maria de Heredia, son futur beau-père, avec un bel envoi « hommage respectueux de son mauvais élève » : il est passé en vente chez Pierre Bergé & Associés (vente « Importants livres anciens et modernes », 29 juin 2010, n° 153, est. 25’000 €). La Librairie Faustroll présentait pour sa part en juin 2026 l’exemplaire dédicacé au peintre Jacques-Emile Blanche, auteur d’un beau portrait de Louÿs. La Bibliothèque municipale de Versailles possède enfin l’exemplaire offert à Claude Debussy.

Pierre Louÿs, “Astarté”, Paris, Librairie de l’Art indépendant, 1891[-1892], édition originale, exemplaire de José-Maria de Heredia, avec envoi. Photo DR Pierre Bergé & Associés
Pierre Louÿs, “Astarté”, Paris, Librairie de l’Art indépendant, 1891[-1892], édition originale, exemplaire de Jacques-Emile Blanche, avec envoi. Photo DR Librairie Faustroll
Pierre Louÿs, “Astarté”, Paris, Librairie de l’Art indépendant, 1891[-1892], édition originale, exemplaire de Claude Debussy, avec envoi. Bibliothèque de Versailles. Photo ND
Pierre Louÿs, “Astarté”, Paris, Librairie de l’Art indépendant, 1891[-1892], édition originale, exemplaire de Claude Debussy, avec envoi. Bibliothèque de Versailles. Photo ND

[2] Ce cahier manuscrit est aujourd’hui conservé à la Bibliothèque Doucet, fonds Henry Mondor, et fut présenté durant l’exposition Gide à la Bibliothèque nationale (1970, n° 102).

[3] Pierre Louÿs, Poésies, Paris, Editions Montaigne, 1930, p. 23.

[4] Pierre Louÿs, Les Poëmes de Pierre Louÿs, éd. Le Dantec, Paris, Albin Michel, 1945, tome II, p. 669.

[5] Lettre publiée dans Pierre Louÿs, Mille lettres inédites à Georges Louis (1890-1917), éd. Goujon,Paris, Fayard, 2002, lettre 920, pp. 1173-1175.

[6] Note de Jean-Paul Goujon dans Pierre Louÿs, Poésies, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1988, p. 383.